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Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Vues de Budapest - Hongrie

Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Buda, Pest, le comte Balassi dans "l'Antilégende" de Fabien Clavel

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En observant mieux la scène, ils virent le décor s’animer. Ce n’était plus une simple ruine posée sur sa colline, mais un lieu d’affrontement entre deux armées. D’un côté du fleuve, celui de Buda, on voyait les fameux janissaires ottomans et leurs sabres recourbés tels des croissants de Lune. Leurs culottes bouffantes dissimulaient des armures de cuir. De l’autre côté, celui de Pest, une armée de hussards avec leurs bonnets à poils et leurs vestes ornées de brandebourgs. Les deux camps s’échangeaient par-dessus le fleuve, entre autres amabilités, des boulets de canon et des balles de fusils.

— Nous sommes pris entre deux feux, me semble-t-il, remarqua Münchhausen.

Rien ne paraissait devoir le faire quitter son affabilité coutumière, ni sa bonne humeur communicative. Don Juan se désintéressant de la situation, Manon dut ordonner à Sganarelle de ramer vers la rive occidentale qui marquait la limite de l’Empire ottoman. Celui-ci plongea à regret ses mains dans les eaux tumultueuses du fleuve. Il interrompit sa tâche lorsque Münchhausen s’exclama d’une voix amusée.

— Oh, regardez donc ! Ces Turcs sont de fameux canonniers !

Au même moment, un boulet perça le fond de la barque, sans toutefois faire de victime. Le plancher explosa dans une gerbe d’eau. Aussitôt, l’onde s’engouffra et fit couler l’esquif à pic. Les passagers en furent réduits à nager pour regagner le bord.

Le courant était fort, et ils ne purent rallier la rive qu’au prix d’épuisants efforts. Sganarelle en particulier, déjà éreinté par ses écopements, pataugeait comme un chiot affolé. Le baron ne cessait de bavarder tout en effectuant une brasse stylée.

— Je suis surpris que les hussards se trouvent si près de Buda. Aux dernières nouvelles, ils étaient au large de Vienne. En ce temps, les armées du sultan l’emportaient. J’ai même subi une défaite terrible contre eux, qui m’a valu d’être fait prisonnier et vendu comme esclave. Pardonnez-moi…

À côté de lui, Sganarelle s’enfonçait chaque seconde davantage en émettant des gargouillements pathétiques. Sans cesser de discourir, Münchhausen l’agrippa par le col et lui maintint la tête hors de l’eau. Puis, de l’autre main, il attrapa sa propre chevelure, attachée en queue par un ruban, et se hissa lentement au-dessus des flots, tirant toujours un Sganarelle ruisselant et éberlué.

— Comment diable faites-vous cela ? questionna-t-il en deux quinte de toux.

— Ce n’est pas bien difficile, sourit le baron. Je l’ai déjà fait alors que je voulais sauter une mare à cheval. Je m’y pris mal et je tombai dans la mare jusqu’au cou : j’aurais péri infailliblement si, par la force de mon propre bras, je ne m’étais enlevé par ma propre queue, moi et mon cheval que je serrai fortement entre les genoux.

Tout en parlant, ils avaient rejoint la rive où les attendaient Don Juan et Manon. Le baron et le valet se posèrent délicatement à terre, sous le regard admiratif de Manon. Don Juan demeurait impassible.

Ils n’eurent guère le loisir de parler plus avant car déjà une nuée de hussards les entourait. Leurs uniformes rouge et or, leurs purs-sangs magnifiques, semblèrent faire forte impression sur Manon.

L’un d’eux s’avança. Il était superbe dans sa tenue d’apparat, dolman pourpre et  large ceinturon doré, une pelisse passée sur les épaules, le chef coiffé d’une toque bordée de fourrure et ornée d’un plumet. Une grosse moustache magyare tombait sur sa mâchoire charnue.

Don Juan s’avança pour se présenter, mais l’officier descendit de cheval et passa devant lui sans lui prêter attention. Il alla directement au baron qui frappait son costume afin d’en faire tomber l’eau qui le gorgeait.

— Baron von Münchhausen !

— Baron Balassi !

Les deux hommes, le Hongrois et l’Allemand, s’étreignirent virilement.

— Comment se portent vos voyages, Hieronymus ?

— Parfaitement. Et vos poèmes, Bálint ?

— Le mieux du monde.

— À la bonne heure, se réjouit Münchhausen. Mais laissez-moi vous faire connaître mes compagnons. Voici la charmante Manon qui nous vient de France, le noble Don Juan d’Espagne et son valet Sganarelle.

Manon salua d’une révérence gracieuse, tandis que Don Juan se cantonnait dans une froide politesse. Grâce aux relations des deux officiers, ils purent passer les lignes de combattants, enjambant des pyramides de boulets, contournant des trépieds de fusils.

Le baron Balassi les accueillit dans sa tente d’officier. Il leur fit porter de l’eau chaude et des vêtements secs. Il s’excusa de ne pouvoir leur proposer une séance aux bains turcs, mais les établissements se trouvaient à Buda.

 

Lorsqu’ils eurent achevé leur toilette, le baron Balassi les convia à dîner. Ils s’installèrent autour d’une table et contèrent leurs aventures. En fait, ce fut Münchhausen qui s’en chargea, agrémentant son récit de nombreuses anecdotes personnelles qui en constituaient la plus grande part. Tout était prétexte à parler de lui-même, mais il le faisait avec une telle amabilité, un tel humour, qu’on ne pouvait que lui pardonner. Par exemple, au moment où l’aide de camp lui versait un verre de Tokay, il sourit derrière ses fines moustaches recourbées.

— Cela me rappelle le jour où j’ai fait un pari avec le Grand Turc. Il me proposa un verre de Tokay en m’assurant qu’il était le meilleur qu’il eût jamais goûté. Car, en dépit du Coran qui interdit le vin à ses fidèles, Sa Hautesse buvait parfois d’un petit flacon dans le secret de son cabinet…

S’ensuivait une historiette riche en rebondissements dont la vedette n’était autre que Münchhausen lui-même. Si Manon, buvait ses paroles, Don Juan affectait un ennui poli. Sganarelle savait que son maître préférait s’écouter parler plutôt que d’écouter les autres. Il savait étourdir les femmes de paroles, qui devenaient pour l’occasion un chant d’amour.

Finalement, profitant d’un des rares moments, où Münchhausen reprenait sa respiration, Don Juan demanda à leur hôte de leur faire part de la situation militaire.

— Eh bien, répondit Balassi, nous sommes en butte à l’armée turque qui nous donne bien du fil à retordre. Nous avions repris Buda quelques mois auparavant, mais tout s’est brusquement inversé et le siège de Buda est devenu celui de Pest. Les Turcs ont retrouvé des forces insoupçonnées. Il se murmure dans nos rangs qu’ils se seraient alliés à un démon sans visage qui porterait un masque…

— Un masque ? Un masque de fer ? s’étonna Don Juan.

— Je n’en sais guère plus. Je ne vous rapporte là qu’une rumeur dont le fondement est sujet à caution. On parle aussi d’une femme pourpre qui serait son âme damnée.

— Milady de Winter.

— Vous la connaissez ? s’enquit Balassi.

— Seulement son nom.

Don Juan se tut et retomba dans une sombre songerie. Münchhausen en profita pour reprendre la parole et raconter comment il avait défait une colonie d’ours à lui seul. En fait, il n’avait plus qu’un unique auditeur, bouche bée qui en oubliait de manger malgré sa faim : Sganarelle.

Manon, quant à elle, faisait les yeux doux au hussard.

— J’ai cru comprendre que vous étiez poète…

— Certes, Mademoiselle. Je compose à mes heures perdues, lorsque le fracas des batailles m’en laisse le loisir. Je m’accompagne au luth et je chante mes poèmes de piété, d’amour et de guerre.

— J’aimerais tant vous entendre chanter, fit Manon de sa voix la plus douce.

Le Hongrois ne fit guère prier pour aller chercher son luth. Tandis qu’il était parti, Don Juan se leva à son tour.

— Que faites-vous ?

— Vous le voyez bien, je me retire.

— Ne pensez-vous pas que notre hôte vous trouvera parfaitement grossier.

— Je ne pense pas qu’il remarque même mon absence. Il n’a d’yeux que pour vous, comme vous n’en avez que pour lui, comme Sganarelle n’a d’oreilles que pour Münchhausen.

Manon eut un regard de biais.

— Seriez-vous jaloux, Juan ? Dès que l’on vous met en présence d’un homme un tant soit peu charmant, vous devenez une bête fauve, un tigre sombre et maussade. Vous vous comportez comme si chacun d’eux devait être votre rival.

— Tous les hommes sont mes rivaux, rétorqua Don Juan, glacial. Ou devrais-je dire, je suis le rival de tous les hommes.

Balassi revint sur ces entrefaites. Avisant Don Juan debout, il fronça les sourcils.

— Vous nous quittez déjà ?

— Je vais faire quelques pas le long du Danube.

— La promenade est magnifique de nuit avec les flambeaux qui scintillent sur les deux rives.

Balassi se mit à jouer. Don Juan était sorti quand les premiers accords retentirent.

 

L’Antilégende (2005)

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Lefebvre 29/11/2012 23:36


As-tu ce livre, j'ai envie de lire la suite ...!!!

Michael Lefebvre 30/11/2012 06:55



Non je ne l'ai pas malheureusement